Alors que plus de 10 milliards d’euros ont été mobilisés en quelques années, les usages du CPF révèlent un paysage contrasté : quelques spécialités concentrent l’essentiel des financements, tandis que les formations à fort impact social ou économique peinent à émerger.
Par Eric Delon – Le 28 avril 2026. Le quotidien de la formation
Depuis sa réforme en 2019, le compte personnel de formation (CPF) a suscité un engouement massif, et des questions tout aussi massives. Plus de 10 milliards d’euros ont été mobilisés en quelques années, au point de forcer l’État à instaurer en 2024 un reste à charge de 100 euros pour freiner l’hémorragie. Derrière les chiffres de fréquentation se pose une question que les institutions peinent à formuler clairement : à quoi sert vraiment tout cet argent ? Un professionnel de l’informatique, certificateur et lanceur d’alerte – qui préfère rester anonyme, étant actuellement en contentieux avec France Compétences et que l’on baptisera Alexandre – a épluché les données ouvertes de la Caisse des Dépôts (gestionnaire du CPF) et en tire un constat saisissant : sur 325 codes de spécialités de formation recensés, seulement 14 concentrent 90 % des certifications financées. Les langues étrangères représentent à elles seules 24 % du total. Le permis B et les permis professionnels divers complètent ce trio de tête, qui regroupe à lui seul la moitié de toutes les certifications délivrées.
Un révélateur
« Il ne s’agit pas forcément d’un scandale. Mais c’est un révélateur », résume Alexandre. Mesurer le retour sur investissement (ROI) social du CPF représente un exercice périlleux car la notion même de « retour » varie selon qui on interroge. « Quand on suit une formation en anglais, le bénéfice le plus frappant, c’est sans doute la capacité à oser prendre la parole, oser envoyer sa candidature à un poste dont l’offre est rédigée dans la langue de Shakespeare, oser intervenir en réunion, pointe Julie Vignaux, CEO de Learnation Group, un organisme spécialisé dans la formation linguistique. Le problème ne réside pas toujours dans le niveau de compétence mais dans le sentiment d’imposture, la confiance manquante ».
Moyenne d’âge, 44 ans
Dans ses cohortes CPF, la moyenne d’âge s’élève à 44 ans, et près de 10 % des apprenants ont plus de 55 ans, des profils que le marché de la formation continue oublie souvent. « Le CPF est un outil de rééquilibrage », souligne-t-elle. Autrement dit : un acte d’autonomie et un investissement professionnel, avec un ROI, ici, qui ne se mesure pas en taux d’insertion mais en portes ouvertes. À l’autre bout du spectre, le cas d’Alexandre Isaac, fondateur de The Repair Academy, illustre ce que le CPF peut produire lorsqu’il est utilisé de manière pertinente. Son réseau forme des techniciens à la réparation électronique, un métier de niche, particulièrement technique, qui manque cruellement de praticiens. « Environ 80 % de mes apprenants sont en emploi ou en activité professionnelle et 70 % exercent déjà dans le secteur de la réparation. Une part importante de nos apprenants mobilise le CPF, souvent faute de financements complémentaires comme les OPCO ou le FAFCEA [ 1 ]« , constate-t-il.
Paradoxe structurel
Cependant, la mécanique du dispositif ne récompense pas forcément les formations les plus utiles. Notre lanceur d’alerte pointe un paradoxe structurel : une certification Excel dépasse allègrement les 1 000 ventes par mois, quand trois certifications Linux réunies atteignent à peine une cinquantaine. « Or Linux, dans un contexte de souveraineté numérique, est objectivement plus stratégique. Pour la grande majorité des entreprises, Excel s’apprend sur le tas« , tranche-t-il. Résultat : France Compétences conditionne le renouvellement des certifications à leurs volumes de vente. « Les certifications sérieuses mais peu sexy meurent faute d’audience. Et pendant ce temps, des certifications de yoga s’installent dans le Répertoire Spécifique », tacle le lanceur d’alerte. Sans remettre en cause l’intérêt de cette philosophie, ce dernier y décèle une dérive symptomatique : « Le dispositif est devenu, dans certains cas, un moyen de financer des loisirs sous couverture professionnelle. »`
Métiers en tension
Alors faut-il flécher le CPF vers les métiers en tension ? La tentation est forte. Mieux cibler les fonds vers les secteurs qui recrutent — réparation, numérique, santé, logistique — semble relever du bon sens. Par ailleurs, ajouter des tiers de validation ou des critères d’éligibilité supplémentaires alourdirait encore des dispositifs déjà lourds. Julie Vignaux rappelle de son côté que les bénéfices d’une formation linguistique résistent mal à une évaluation purement instrumentale. Selon elle, si l’on ne rembourse que les formations dont l’impact professionnel est immédiat et mesurable, on perd des bénéfices diffus mais réels : la confiance en soi, la tolérance à l’ambiguïté, la flexibilité cognitive, des compétences que l’OCDE place au cœur des aptitudes du XXIe siècle. « Apprendre une langue, c’est quasiment une reconfiguration du cerveau », dit-elle.
Un dispositif détourné
Le CPF n’est ni le grand gaspillage que ses détracteurs décrivent, ni le formidable outil de montée en compétences que ses promoteurs vantent. « Il s’agit d’un dispositif complexe, détourné en partie de sa vocation initiale non par malveillance mais par logique structurelle — les demandeurs d’emploi ont du temps, les salariés n’en ont pas — et dont le ROI est réel mais souvent invisible aux indicateurs traditionnels », conclut Alexandre. La véritable question n’est donc pas « faut-il restreindre ? » mais « comment mieux orienter sans exclure ? ».

